(Elle se détacha de lui pour aller chercher une bûche et du petit bois pour la cheminée.)
Philip K. Dick, Confessions d'un barjo, 1975, 1978 pour la trad. française chez Robert Laffont
lundi 18 janvier 2010
bois de baie
Si vous entrez dans un bar avec la femme de quelqu'un d'autre, vous êtes aussitôt repéré et le lendemain paraît un entrefilet dans le Baywood Press.
Philip K. Dick, Confessions d'un barjo, 1975, 1978 pour la trad. française chez Robert Laffont
Après le dîner, je m'amusai à porter les enfants sur mon dos, pendant que Fay et Charley, assis dans le living-room, buvaient un deuxième martini et écoutaient de la musique intellectuelle sur le hi-fi. Dans la cheminée, ils avaient allumé un feu de bûches de chêne provenant de la pile entreposée le long de la maison. Je ne pense pas avoir jamais savouré un tel confort et...
Philip K. Dick, Confessions d'un barjo, 1975, 1978 pour la trad. française chez Robert Laffont
bois de muir
- Dis sonc, on n'est pas venu pique-niquer là une fois ? Il se démanchait le coup pour regarder les tables et les barbecues.
- Non, dis-je. C'était à Muir Woods.
Philip K. Dick, Confessions d'un barjo, 1975, 1978 pour la trad. française chez Robert Laffont
Le mardi et le jeudi soir, j'avais mes cours de sculpture à San Rafael.
Philip K. Dick, Confessions d'un barjo, 1975, 1978 pour la trad. française chez Robert Laffont
Tout en ouvrant les sacs de provisions, il contempla les jambes de Fay, revoyant en pensée la hauteur à laquelle elle arrivait à les lancer, le matin, quand elle faisait sa gymnastique. Une jambe levée tandis qu'elle s'accroupissait à terre et refermait sas doigts autour de sa cheville, tout en se penchant de côté. Quels muscles elle avait dans les jambes ! Assez robustes pour couper un homme en deux. Pour le fendre comme une bûche, l'asexuer.
Philip K. Dick, Confessions d'un barjo, 1975, 1978 pour la trad. française chez Robert Laffont
La maison avait une façade vitrée donnant sur la prairie, une cheminée au milieu du living-room, le genre barbecue circulaire avec une gigantesque hotte noire accrochée au-dessus. Naturellement il fallait que le sol soit dallé d'ardoises, au cas où une bûche tomberait du foyer.
Philip K. Dick, Confessions d'un barjo, 1975, 1978 pour la trad. française chez Robert Laffont
Mon travail au Pneu-Service est très intéressant net il fait appel à mon habileté avec les outils, encore qu'il utilise peu ma formation scientifique. Je suis resculpteur de pneus. Notre boulot consiste à récupérer les lisses, autrement dit les pneus tellement usés qu'ils n'ont pratiquement plus de semelles, et alors moi et les autres resculpteurs, armés d'une pointe incandescente, nous creusons la gomme jusqu'au revêtement, en suivant l'ancien dessin de la semelle ; on dirait alors qu'il y a encore du caoutchouc sur le pneu - quand en réalité il ne reste que la toîle du revêtement. Nous peignons ensuite le pneu resculpté avec une peinture latex noire, ce qui lui donne l'aspect d'un pneu en assez bon état. Évidemment, si vous l'avez sur votre propre voiture et que vous reculez ne serait-ce que sur un bout d'allumette cassée, alors boum ! Vous crevez. Mais en général, un pneu resculpté dure bien encore un mois et quelques. A propos, vous ne pouvez pas acheter de pneus comme ceux que je fabrique. On travaille uniquement en gros, c'est-à-dire avec les dépôts de voiture d'occasion.
Le boulot n'est pas bien payé, mais c'est plutôt amusant, de retrouver le dessin d'origine du pneu - à peine visible, parfois. En fait souvent, seul un spécialiste, un technicien expérimenté comme moi, est capable de le distinguer et le reconstituer. Et il faut le suivre parfaitement, car si on dévie tant soit peu du tracé, la gouge laisse une marque et même un crétin peut alors s'apercevoir qu'elle n'a pas été faite par la machine d'origine. Quand j'ai fini de resculpter un pneu, il n'a absolument pas l'air d'avoir été fait à la main. Il est rigoureusement semblable à un pneu sculpté par la machine, et pour un resculpteur, c'est le sentiment le plus satisfaisant du monde.
Philip K. Dick, Confessions d'un barjo, 1975, 1978 pour la trad. française chez Robert Laffont
mercredi 13 janvier 2010
The Thing
par Hugo Pernet
Trois structures triangulaires en bois peintes respectivement en rouge, bleu et noir, sont placées dans chacune des trois pièces de La Salle de bains à Lyon. Comme les célèbres L-Beams de Robert Morris (1965), elles sont positionnées de trois façons différentes. Elles ressemblent à n'importe quelle "structure primaire", à ceci près que chacune est ici affublée du même visage humain stylisé, l'une d'entre elle toisant impassiblement le spectateur du haut du mur où elle est accrochée. Dans un non moins célèbre dessin d'Ad Reinhardt, un visiteur se moquant d'une peinture abstraite se voit soudain vivement invectivé par celle-ci, doigt pointé et regard menaçant. On sait aussi que l'art minimal, dont l'émergence est fortement liée à l'influence d'oeuvres comme celles de Reinhardt, fut critiqué par Michael Fried pour son anthropomorphisme refoulé et sa théâtralité. Joanne Tatham et Tom O'Sullivan ne sont peut être pas directement préoccupés par la réévaluation de ces problématiques, mais leur travail semble reprendre à son compte ce discours critique, pour en aggraver éventuellement les conséquences formelles.
En effet, les objets présentés dans l'exposition souffrent d'un problème de définition : on y croise un bibelot en bronze, un meuble ancien en bois, la reproduction agrandie d'un flyer pour un concert techno, un losange rose peint sur des bandes de plâtre, et une mystérieuse photographie encadrée artisanalement dont même les artistes ne semblent rien savoir. Pour compléter cet ensemble, deux des murs ont été discrètement peints en vert pâle. Quant au titre de l'exposition, il est tout aussi ironiquement insoluble : "you can take it as a thing or you can take it as a thing" (soit : "vous pouvez le prendre comme une chose ou vous pouvez le prendre comme un chose"). C'est donc à cette absence d'alternative, ou à ce piège tautologique - comme il existe des figures géométriques impossibles - qu'il faut faire face.
Dans la littérature fantastique ou le cinéma de genre, on a tendance, pour des raisons évidentes, à ne pas donner de nom à ce qu'on ne peut décrire (Lui, de Lovecraft, ça, de Stephen King, ou, The Thing, de John Crapenter). Dans l'art, il y a des oeuvres sans titre et des catégories qui n'existent pas encore, mais elles ne tardent pas à trouver une définition. En 1965, Donald Judd invente le terme désormais célèbre d'objet spécifique pour désigner une oeuvre qui ne relève "ni de la peinture, ni de la sculpture". L'idée qu'une oeuvre n'est ni complètement une chose, ni complètement une autre, apparait dans le travail de Tatham et O'Sullivan avec d'autant plus de cruauté que sa spécificité naîtrait des refoulements théoriques d'une forme d'art qui les a précédés, et inclurait sans sa définition des éléments hétéroclites et anachroniques.Un meuble ancien, en fait un coffre du XVIIe siècle portant les initiales de son propriétaire, est ici présenté sous la forme d'un ready-made, et comme si, après Judd, n'importe quel meuble pouvait rétrospectivement devenir une sculpture, un objet spécifique a posteriori. D'une manière un peu semblable, l'agrandissement d'un flyer techno apparait comme un élément "trouvé", prélevé dans une culture et redirigé vers une autre public. Pour finir, il faut noter que la photographie présentée dans l'exposition figure un objet proprement inidentifiable, dont la définition manque ou a disparu. C'est précisément ce manque qui semble intéresser les artistes, le manque comme lieu de la corruption des définitions et de la possibilité des nouvelles formes impures, subjectives et absurdes qui composent leur vocabulaire artistique. À la vue de cette exposition et d'une autre quelques mois plus tôt à Paris (Galerie Sutton Lane, du 13 décembre 2008 au 17 janvier 2009), on peut lire l'oeuvre des artistes écossais comme un art de l'exposition ; un langage de formes récurrentes collectionnées, développées et modifiées, modulées comme une seule phrase sur le principe enfantin de "marabout-boutd'ficelle", un travail rhétorique "semi-sérieux" (selon le terme de Jill Gasparina, co-commissaire de l'exposition de la Salle de bains) et profondément original, à la portée critique tout à fait inédite.
Joanne Tatham et Tom O'Sullivan,
you can take it as a thing or you can take it as a thing
La Salle de bains, Lyon
du 21 mars au 16 mai 2009
in 04 n°5 automne 2009


photos André Morin
pupille de bois
Et John Mitchell tua Kenneth L. Woodward. Et Kenneth L. Woodward tua Lee Smith.
La foire aux atrocités, James Graham Ballard 1969 et 1990, éditions Tristram 2003 pour la trad. française
WOOD WARD = pupille de bois
Jeux de mort (a) Concept. Travers se remémorait la mort de sa femme, à travers une série de gadgets conceptuels : (1) un spectacle intitulé Crash ; (2) la courbe d'un volume dans une géométrie transfinie ; (3) une sculpture gonflable de deux cent mètres de long ; (4) un jeu de diapositives de cancers du rectum ; (5) six pages de publicité extraites de Vogue et de Harper's Bazaar ; (6) une table de jeu ; (7) des livres d'enfants avec des poupées portant des étiquettes découpées autour de blessures ; (8) les génitoires de Ralph Nader ; (9) une gamme de bruits ; (10) une collection arbitraire d'échantillons de dialogues, conservés sur vidéo, entre ambulanciers et mécaniciens des véhicules de police.
La foire aux atrocités, James Graham Ballard 1969 et 1990, éditions Tristram 2003 pour la trad. française
La foire aux atrocités, James Graham Ballard 1969 et 1990, éditions Tristram 2003 pour la trad. française
Mort "alternative". L'hélicoptère brûlait comme un fétu de paille. Quand son réservoir avait explosé, le Dr Nathan s'était effondré sur les câbles. L'appareil s'était écrasé au bord du labyrinthe, détruisant une des caméras. Une cascade de mousse de déversa sur les têtes des techniciens qui battaient en retraite, et se mit à bouillir sur le béton brûlant autour de l'hélicoptère. Le corps de la jeune femme gisait près du tableau de contrôle comme une silhouette de tableau-sculpture, la mousse formant une toison blanche autour de ses épaules nues.
La foire aux atrocités, James Graham Ballard 1969 et 1990, éditions Tristram 2003 pour la trad. française
Poupées. Catherine Austin regardait fixement les objets sur le bureau de Talbert. Ces globes mous, comme des sculptures obscènes de Bellmer, lui rappelaient des parties de son propre corps transformées en une série d'organes sexuels imaginaires. Elle effleura le pâle néoprène, insistant de son ongle brisé sur les fentes et les pliures. Ils s'uniraient d'une étrange façon, faisant naître des sections déformées de ses lèvres et de son aisselle, à la jonction des cuisses et du périnée.
La foire aux atrocités, James Graham Ballard 1969 et 1990, éditions Tristram 2003 pour la trad. française
Mariage profane. Lorsqu'ils quittèrent la salle de projection, un jeune homme barbu se tenait debout devant un camion, à l'extérieur. Il dirigeait le déchargement d'un énorme tableau-sculpture, un Segal montrant un homme et une femme copulant dans une baignoire. "Talbert - c'est vous et moi..." Encore irrité par la présence, en ce lieu, d'un étudiant, Talbert s'avança vers Koester. Son regard était semblable à celui d'un prêtre nerveux qui s'apprête à célébrer un mariage profane.
La foire aux atrocités, James Graham Ballard 1969 et 1990, éditions Tristram 2003 pour la trad. française
Peut-être le voyage dans l'espace est-il condamné à jamais parce qu'il reparcourt inévitablement les étapes primitives de la croissance de nos systèmes nerveux, avant le développement de notre sens de l'équilibre et avant la position verticale - un retour forcé à la dépendance infantile. Seules les machines intelligentes pourront un jour appréhender les joies du voyage dans l'espace, percevant la sculpture en mouvement des vols spatiaux comme d'immenses symphonies géométriques.
notes de l'auteur
La foire aux atrocités, James Graham Ballard 1969 et 1990, éditions Tristram 2003 pour la trad. française
Le Dr Nathan suivit le jeune homme au costume scintillant à travers l'esplanade située devant l'aérogare désert. La lumière métallisée dansait sur les degrés blancs comme l'image imprécise d'un énorme artefact cinétique. Désoeuvré, le Dr Nathan s'arrêta devant la fontaine sculptée pour allumer une cigarette.
La foire aux atrocités, James Graham Ballard 1969 et 1990, éditions Tristram 2003 pour la trad. française

